Je m’installai à Londres pour commencer une nouvelle vie. Mais je me rendis vite compte que j’étais étranger au monde où je mettais les pieds. Je devais maintenant regarder à droite avant de traverser les rues, avaler du porridge au petit-déjeuner, brancher mes appareils électriques dans des prises de courant incompatibles… Ces expériences déconcertantes, auxquelles j’étais confronté dès mon arrivée, paraissaient des bizarreries, des défis inoffensifs. Pourtant, elles ne cessaient de me rappeler que je n’étais pas d’ici. Je me sentais marginal. Si je voulais me fondre dans mon nouvel environnement, je devais m’adapter. Ainsi, résolu à devenir un nouveau moi, je commençai par changer mon look. J’allai chez le coiffeur du quartier.
Qu’il soit tenu par des minettes menues, des afros efféminés ou des barbiers baraqués, le rituel du salon de coiffure est partout le même : vous feuilletez un magazine sans vraiment le regarder lorsqu’on vient vous chercher. On vous conduit à une chaise où on vous fait asseoir et on vous attache dans un grand tablier, de sorte que vous ne pouvez ni bouger ni partir. Tout ce que vous pouvez faire, c’est regarder votre visage inquiet dans le miroir en face de vous. Sous la menace d’une paire de ciseaux, on vous demande :
— Comment les voulez-vous ?
Alors, vous donnez vos instructions, un peu comme si vous dictiez vos dernières volontés, sachant que, quoi que vous disiez, le destin de votre tête est entre d’autres mains.
Le résultat de la coupe, comme l’expérience vécue, dépend entièrement du coiffeur. D’où l’importance de choisir son salon avec soin. Pour ma part, je préfère les minettes menues, encore faut-il qu’elles me massent la tête sans l’abrutir de bavardages. Malheureusement, quand je cherchai ce type de salon dans mon quartier, je n’en trouvai pas. Ou alors ils étaient hors de prix. Je dus me rabattre sur le barbier baraqué, un Turc plus abordable.
L’homme était chauve et mon visage perplexe le fit rire. Tandis qu’il me conduisait à ma chaise, m’asseyait et m’attachait, il m’expliqua qu’il était fan de ces films de kung-fu chinois des années soixante-dix. Il adorait regarder les moines combattre les méchants, sauter haut dans les airs pour leur donner des coups de pied au visage, leur retomber dessus, les aplatir, et leur disloquer les membres avant de broyer leur crâne à mains nues. L’avantage de travailler dans un salon de coiffure, précisa mon barbier, était qu’il pouvait se raser la tête à volonté, pour la garder aussi lisse et brillante que celle des moines. Mes yeux étaient rivés sur ses bras musclés, et un frisson me parcourut l’échine lorsqu’il se positionna derrière ma chaise. Je n’allais pas y couper.
Sans crier gare, le barbier me saisit la tête d’une main ferme, tordit mon cou pour la faire tourner, tandis que son autre main commençait à m’éplucher le crâne avec une tondeuse. J’observai dans la glace les tranches de mes cheveux tomber dans la grande serviette où j’étais pris en sandwich, rouge comme une tomate. J’eus à peine le temps de respirer avant que le barbier n’enflamme une boule de coton au bout d’un bâtonnet, pour me braiser la pointe des oreilles. Je ne sais pas s’il en sortit de la fumée, car il plongea d’un coup ma tête dans l’évier. Il la sauça dans la mousse, la pétrit avec soin, et la fit mijoter sous une serviette avant de me la servir bien chaude.
Lorsque je regardai à nouveau dans le miroir, le reflet d’un parfait inconnu me faisait face. Ce type serait-il capable de traverser les rues de Londres sans peur, de savourer son porridge tous les matins et de brancher ses appareils dans les prises britanniques ? Rien n’était moins sûr. Cependant, je n’avais pas d’autre choix que d’essayer de me faire passer pour lui.
Finalement, le barbier me libéra de ma chaise. Serait-ce à cause de mon visage perplexe, ou tout simplement une pratique courante dans les salons turcs ? Il y avait, posé sur un plateau à côté de la caisse, un petit loukoum qui m’attendait pour me réconforter.

Une nouvelle du recueil > Des illusions bien courtes <


















