Ils sortent tout juste de la cuisine. Maintenant, ils sont exposés sur le comptoir. Je ne peux pas les voir d’ici, mais je les sens très bien. Ils sont encore chauds. J’en ai l’eau à la bouche. J’avance d’un pas avec un gémissement plaintif. Le patron m’entend. Il me fait aussitôt taire et pointe du doigt le fond de la boutique. Je ravale mes espoirs et j’obéis.
L’odeur des baklavas qui sortent du four, c’est le paradis pour les narines. Mais s’il est interdit d’en manger, c’est l’enfer pour l’estomac. Rien que d’imaginer leur pâte filo croustillante, garnie de noix croquantes et sucrée au miel chaud, ça me rend dingue ! La femme du patron est une experte en baklavas. Chaque fournée qu’elle ramène de la cuisine est une promesse de bonheur. Malheureusement, cette promesse ne peut plus être tenue.
Désormais, les pâtisseries familiales sont exclusivement réservées aux clients. Ils peuvent les déguster sur place, avec un thé ou un café, ou les emporter chez eux, dans un petit paquet avec un joli ruban bleu. Dans le quartier de Highbury, où nous sommes établis, les gens sont prêts à payer des sommes rondelettes pour nos délices faits maison. D’une certaine manière, c’est une bonne chose : plus d’argent pour la famille et moins de travail pour moi.
Lorsque la boutique se trouvait à Sultangazi, c’était différent. Les pâtisseries n’étaient pas vendues dans des paquets avec un ruban bleu, mais emballées dans les pages du journal local. Elles étaient bien moins chères aussi, car les baklavas sont monnaie courante là-bas. Pourtant, certains clients rechignaient à payer. Je dissuadais les voleurs en leur grognant dessus. Donc, plus de travail pour moi, moins de profit pour la famille, mais un pourcentage assez conséquent de restes.
Bien que notre déménagement ait amélioré notre niveau de vie, nous n’en sommes pas plus heureux pour autant. Il faut tellement de baklavas pour faire tourner l’entreprise qu’on n’a plus le temps de chanter, jouer ou rire dans la boutique. La femme du patron se démène en cuisine. Leur fille court dans tous les sens pour servir les clients. Et le patron se fait un sang d’encre derrière la caisse, en se plaignant des factures.
Pas plus tard que ce matin, je l’ai entendu dire aux autres qu’il envisageait de vendre des paninis. J’étais assis à côté de lui quand il l’a dit. Sa femme et sa fille ont protesté en déclarant qu’elles n’étaient pas expertes en sandwichs et que personne ne voudrait en acheter. Mais il a dit qu’il trouverait une solution. Personnellement, je l’ai cru. J’ai même remué la queue à cette bonne nouvelle. Si les clients refusent de payer pour nos paninis, je leur grognerai dessus, et les restes seront pour moi.

Extrait du recueil

















