L’anglais au parc

L’appli météo annonçait un dimanche ensoleillé. Alors, au lieu de regarder une série Netflix dans sa chambre minuscule, Robert décida d’aller lire au Waterlow Park. Il venait d’emprunter un recueil des poésies de Keats à la bibliothèque locale et il avait hâte de savourer la langue anglaise en pleine nature. « Ode à un rossignol ». Robert s’imaginait déjà assis dans l’herbe, laissant la brise feuilleter les pages, tandis que les oiseaux chantaient les vers pour lui.

Un rasta était assis sur son VTT, près du portail. 

— T’as pas une tite pièce, mec ? demanda-t-il.

Robert haussa les épaules et poursuivit son chemin en évitant le regard de l’homme. Ce dernier poussa son vélo pour lui barrer le passage. 

— Tu vas faire quoi dans l’parc, mec ?

En soupirant, Robert lui montra le recueil des poésies de Keats.

— Tu lis, hein ? dit l’autre. Tu lis l’anglais, hein ?

Il agitait ses tresses tentaculaires en signe d’approbation. 

— L’anglais, c’est riche ! Avec tous les mots qui ya dans c’bouquin, t’es un mec riche.

Robert s’éloigna. Le rasta s’écria : 

— Alors, t’as rien pour moi, mec ? même pas un mot ?

Lorsqu’il atteignit le bassin au milieu du parc, Robert était encore un peu secoué. Non seulement la grossièreté du rasta l’avait surpris, mais sa perspicacité était aussi déconcertante. Ce livre que Robert transportait dans sa poche était bel et bien un trésor littéraire ; le lire allait l’enrichir de mots. Il s’assit sur un banc au soleil et ouvrit l’ouvrage de Keats, le cœur battant.

À peine avait-il parcouru la table des matières que le carillon du camion de glaces résonna dans le parc. Le véhicule s’arrêta tout près et fut aussitôt pris d’assaut par une famille de femmes voilées et leurs enfants, qui s’égosillaient en arabe. Un groupe de mamans sportives, qui faisaient de l’exercice en poussant leurs poussettes à vive allure, dépassa le camion en suivant les instructions vociférantes de leur entraîneur chinois. Au bord du bassin, un concours de barbecue opposait des Africains de l’Ouest à des Européens de l’Est. Les joyeux hamburgers rivalisaient avec les saucisses grincheuses, dans un concert de chants et de jurons. Dans la clairière, des adolescents jouaient au frisbee en hindou et un couple s’embrassait en français. Ce brouhaha étranger empêchait Robert de se concentrer. Il ferma son livre, ainsi que ses yeux, en souhaitant que quelque chose de vraiment anglais se produise.

Le bruissement des feuilles dans les arbres répondit à sa prière. Une violente bourrasque balaya le parc. Le frisbee s’envola, les barbecues s’éteignirent, la camionnette et les poussettes fuirent, et tout le monde se réfugia sous les arbres. Un énorme nuage noir remplissait le ciel au-dessus de leurs têtes.

Robert ne bougeait pas, même quand les gouttes de pluie commencèrent à tomber. Il profitait enfin du parc, libéré des nuisances étrangères. Pourtant, il ne pouvait toujours pas lire, de peur que les pages du livre de la bibliothèque ne soient mouillées. Peu importait. Flegmatique, il se livrait à la nature anglaise avec son trésor en poche.


Extrait du recueil

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