Bain de jouvence dans un pot de glace

Les musiciens entamèrent le quatrième mouvement. Cela signifiait plusieurs minutes d’adagio, suivies d’un piano largo, et d’un allegro moderato. Puis ce serait la fin du concerto. Enfin l’entracte ! 

Si Edward appréciait mal le concert de l’Orchestre Philharmonique de Londres ce soir-là, c’était à cause de ses genoux qui le faisaient souffrir. Il était assis sur un siège incommode, avec ses jambes maladroitement pliées contre le dossier du siège devant lui. Il vivait la musique comme une torture. Si seulement j’avais réservé une place au parterre au lieu du balcon, se reprochait-il.

Dès que le concerto prit fin, un tonnerre d’applaudissements éclata. Edward se leva d’un bond. Il applaudit brièvement tout en s’extirpant de la rangée de sièges. Il entama la descente des escaliers afin de sortir de la salle de concert au plus vite.

Il devait toutefois faire attention : les marches étaient raides et ses jambes engourdies rendaient ses pas incertains. Il boitilla sur quelques mètres, incapable de dépasser ceux qui avaient déjà quitté leurs sièges. Un cortège de spectateurs, certains avec une canne, d’autres en déambulateur, se frayaient un chemin vers le foyer. Bientôt, un fauteuil roulant bloqua les portes et Edward dut patienter avant de pouvoir passer.

Lorsqu’il pénétra finalement dans le foyer, ses jambes fonctionnaient à nouveau. Elles ne pouvaient malheureusement pas le mener très loin. Une autre file d’attente l’attendait au bar. Si seulement j’avais commandé à l’avance sur Internet, regretta-t-il en considérant l’étalage des boissons, prêtes à être récupérées par les clients dont les noms étaient soigneusement inscrits sur une étiquette. Tasses de thé ou de café, bouteilles de jus de pomme ou d’orange, petits, moyens ou grands verres de vin, bière blonde ou brune… Rien de tout cela n’intéressait Edward. Il claqua des doigts et cria : 

— Une glace ! 

Le serveur lui retourna un regard impassible. Edward baissa la voix pour préciser : 

— Une crème glacée à la vanille, s’il vous plaît.

À peine servi, il se retira dans un coin tranquille de la salle. Là, le dos tourné à la foule, il retira le couvercle du petit pot et commença à engloutir son contenu avec la cuillère. Cette glace était la gourmandise qu’il s’offrait à chaque entracte des nombreux concerts auxquels il assistait. En avalant la crème sucrée et rafraîchissante, il se sentait redevenir enfant. 

De nombreux mélomanes s’adonnaient au même plaisir. Edward les observait prélever la crème des pots avec soin, et l’enfourner entre leurs lèvres rouges et ridées ou leurs barbes grises et frisées. La sonnerie annonça la fin de l’entracte ; ils se hâtèrent de finir leur gourmandise. En procession, ils retournèrent à leurs places.

Edward se rassit sur son siège. Le manque d’espace ne le dérangeait plus. L’Orchestre Philharmonique entama un allegro vivace ; il battit la mesure avec ses pieds. Les musiciens firent une pause ; il toussa poliment. Ils attaquèrent le mouvement suivant ; il retint son souffle. Et lorsque le morceau prit fin, il se joignit aux applaudissements avec ferveur. Galvanisé par les manifestations joviales des spectateurs, il siffla même comme un jeune fou. La seconde partie du programme n’était pas meilleure que la première, mais la crème glacée avait rendu Edward euphorique.

Dans le métro qui le ramenait chez lui, il pensait déjà au prochain spectacle qui le ramènerait à la salle de concert. Il avait tellement envie de rattraper son retard au niveau culturel. Lorsqu’il était un jeune homme sans ressources, il ne pouvait pas se permettre d’aller à de tels événements. Il ne pouvait pas non plus y assister, une fois devenu un homme d’affaires débordé. Mais maintenant qu’il avait de l’argent et du temps libre, il pouvait se gaver à volonté de l’élixir rajeunissant à la crème culturelle. 

À condition de réserver les billets en avance, bien sûr. Et ce n’était pas facile, car la concurrence était rude parmi les retraités gourmands de culture. Si seulement j’avais pris un abonnement, regrettait Edward.


Extrait du recueil

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